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SIX QUESTIONS CONCERNANT L’INTERVENTION OUGANDAISE DANS L’EST DU CONGO

Au cours du week-end, le Baromètre sécuritaire du Kivu (KST) a fait état de possibles opérations conjointes entre les armées ougandaise et congolaise contre les Forces démocratiques alliées (ADF). RFIAFP et Reuters ont ensuite également rapporté ces opérations. Ces reportages ont suscité une foule de questions, auxquelles je vais tenter de répondre ici.

QUEL GENRE D’OPÉRATION AURA LIEU ?

Le 30 novembre, l’armée ougandaise a commencé à bombarder la zone située à l’est de la ville de Beni et plus tard pendant la journée, des unités de l’armée ougandaise ont franchi la frontière. Les armées ougandaise et congolaise partagent des renseignements depuis de nombreuses années par le biais d’un centre de coordination conjoint, qui a été mis en place en 2011 à Beni. Même avant cela, des officiers des deux armées partageaient des renseignements lors d’opérations contre l’Armée de résistance du Seigneur à Dungu. Si l’armée ougandaise (UPDF) a évoqué à plusieurs reprises la possibilité d’envoyer des troupes au Congo contre les ADF, la seule opération offensive précédente a été le bombardement transfrontalier de camps des ADF en 2017. 

Selon des entretiens avec des diplomates et des représentants du gouvernement ougandais et congolais, entre 1 500 et 5 000 soldats ougandais pourraient être impliqués, bien que les vidéos publiées sur Internet et partagées sur les réseaux sociaux attestent d’une bien plus faible participation.

POURQUOI MAINTENANT ?

La justification de ces opérations serait liée aux récents attentats à la bombe à Kampala, que les autorités de la ville ont attribués aux ADF. Les ADF sont responsables d’une série de massacres autour de la ville de Beni qui ont débuté en 2014. La violence persiste depuis lors, et les ADF ont tué au moins 2 000 civils depuis avril 2017, date à laquelle le KST a commencé à documenter les violences. Les gouvernements ougandais, congolais, et américains ont affirmé que les ADF sont liés à des réseaux terroristes, notamment au Mozambique, et affirment qu’ils constituent une menace pour la stabilité régionale. 

PEUT-IL Y AVOIR UNE SOLUTION MILITAIRE ? 

Les opérations militaires devront probablement faire partie de la solution. Les rébellions se sont souvent terminées par des stratégies incluant une option militaire – la rébellion du M23 (2012-2013) a pris fin grâce à un mélange de pressions militaires et diplomatiques. Les rébellions Kamuina Nsapu (2016-2017) offrent un récit plus ambigu : les opérations militaires ont effectivement fini par contribuer à leur disparition, mais seulement après avoir fait preuve d’une extrême brutalité, en tuant des milliers de civils et probablement en alimentant initialement l’insurrection. Dans l’histoire récente, environ 22% des conflits internes se sont soldés par une victoire militaire, la plupart se terminant par des négociations ou par un échec (le chiffre des règlements pour les conflits impliquant des « terroristes » est beaucoup plus faible).

Mais la réussite des opérations militaires dépend en partie de ce que nous pensons être la cause de la violence. Est-elle alimentée par le radicalisme islamique ou par des considérations tactiques, ou les deux ? La Bridgeway Foundation soutient que les liens avec l’État islamique (ISIS) alimentent la violence. C’est possible – il se pourrait que les dirigeants de l’ADF utilisent leur effroyable violence pour attirer des recrues et des fonds, et que ses liens avec ISIS se soient accompagnés d’une plus grande violence contre les civils. 

Mais ce qui est également clair, c’est que les massacres de l’ADF ont toujours été une réponse à la pression militaire. Après tout, la violence a véritablement commencé en 2014 à la suite d’une offensive militaire à grande échelle des FARDC, alors que l’État islamique n’avait pas de liens en dehors du Moyen-Orient. Le début de « l’offensive à grande envergure » des FARDC, fin octobre 2019, a également été suivi de massacres à grande ampleur dans le territoire de Beni, provoquant la mort d’au moins 344 civils en trois mois – le pire décompte dans ce territoire depuis que le KST a commencé à collecter des données en 2017.

En ce sens, la reprise des opérations pourrait susciter davantage de violences contre les civils, du moins à court terme. Bien entendu, il ne s’agit pas d’un argument pour ne rien faire, mais plutôt pour procéder avec prudence, prendre des mesures pour protéger les civils et surtout envisager des options non-violentes.

Il existe d’autres causes possibles de violence qui ne seraient probablement pas résolues, et pourraient être aggravées par une offensive militaire. Dans les rapports de 2016 et 2017 du Groupe d’étude sur le Congo (GEC) sur les violences autour de Beni, nous avons montré que les conflits locaux pour la terre et le pouvoir étaient parfois camouflés en violences des ADF. Plus récemment, il y a eu de multiples rapports que des membres de la communauté « Banyabwisha », ont pris part dans la violence à la fois du côté des ADF et des FARDC, peut-être en raison des conflits qu’ils ont avec d’autres communautés locales. Il est peu probable que les opérations militaires mettent fin à ce type de conflits communautaires et pourraient même finir par les aggraver. Par le passé, les FARDCse sont souvent rangées du côté des milices locales lors de leurs opérations, comme l’UPDF l’a fait lors de son occupation de l’est du Congo de 1998 à 2002. 

EXISTE-T-IL DES LIENS ENTRE LES ADF ET ISIS ?

Probablement, mais la nature de ces liens n’est pas claire. Une étude de l’Université George Washington et de la Bridgeway Foundation (qui est un bailleur de fonds du KST) a montré une communication étendue, des soutiens financiers et des affinités idéologiques entre les deux groupes et le gouvernement américain a désigné l’ADF comme un groupe terroriste en raison de ses liens avec ISIS. Musa Baluku, le chef du groupe, semble avoir fait allégeance à ISIS en 2018. Cependant, le contrôle opérationnel sur les ADF est toujours en question – un rapport de l’ONU de juillet  2021 a déclaré qu’il n’y avait pas de preuve d’un appui direct de l’État islamique envers les ADF. Un rapport précédent du même groupe avait parlé « une connaissance et un contrôle limités » des opérations des ADF, décrivant de manière inexacte les lieux et les dates dans certaines des revendications qu’il a publiées. 

Bien entendu, les enjeux de ce type de désignation sont élevés. Certains ont fait valoir qu’il est nécessaire de mettre en évidence ces liens avec ISIS, car cela entraînera les interventions politiques nécessaires, telles que la déradicalisation et le partage des renseignements régionaux. Mais l’inverse pourrait également être vrai : si les liens avec ISIS sont exagérés, cela pourrait par inadvertance alimenter une campagne de recrutement pour le groupe si elle devient un aimant pour les jeunes radicalisés de la région.

QUELS SONT LES RISQUES POSSIBLES DE CE TYPE D’OFFENSIVE MILITAIRE ?

Une offensive militaire comporte des risques importants. Elle pourrait aggraver les tensions régionales. Le Rwanda, qui a longtemps regardé son voisin du nord avec suspicion, pourrait voir le déploiement de l’Ouganda comme une menace et un empiètement sur une zone qu’il considère comme essentielle pour sa sécurité nationale. Des sources proches du gouvernement congolais ont déclaré au GEC qu’elles avaient informé le gouvernement rwandais, qui ne s’était pas opposé à l’intervention ougandaise.

Pour rappel, le Rwanda et l’Ouganda ont mené deux guerres à Kisangani (1999-2000) et une guerre brutale par procuration en Ituri (2002-2005). Les relations sont toujours tendues : la frontière rwandaise avec l’Ouganda est toujours fermée, et mardi, le gouvernement ougandais a accusé son voisin d’avoir enlevé un de ses soldats d’élite.Ces dernières semaines, il y a eu au moins trois attaques de combattants du M23 dans le territoire de Rutshuru, ce qui a suscité des spéculations sur l’implication du Rwanda, qui soutenait ce groupe auparavant. 

Le deuxième danger est qu’une offensive militaire pourrait détourner l’attention de l’acteur le plus important du conflit : l’État congolais. Il est difficile d’imaginer une solution globale à la violence dans cette région sans l’implication de l’État congolais. Il est nécessaire de mener des opérations militaires, mais aussi de mener un programme de démobilisation, de servir de médiateur dans les conflits locaux, de construire et d’entretenir les infrastructures et de fournir des services publics. Jusqu’à présent, la performance de l’État congolais a été médiocre. Il n’existe pas de stratégie effective de stabilisation, le programme de démobilisation peine à démarrer et les opérations militaires sont irrégulières. En se concentrant sur la menace militaire, on pourrait soulager l’État congolais de la pression qui lui est exercée pour les réformes. Un argument similaire peut être avancé pour l’Ouganda, où Yoweri Museveni est confronté à une opposition interne et à une récession économique. Le fait d’insister sur la menace jihadiste pourrait contribuer à renforcer sa réputation à l’intérieur et à l’extérieur du pays. 

Enfin, une offensive militaire pourrait devenir un handicap politique pour le président Tshisekedi, bien que cela dépende bien sûr du résultat. Lundi, le Dr. Denis Mukwege, lauréat du prix Nobel de la paix et l’une des personnes les plus influentes du pays, a déclaré sur Twitter : « Non aux pompiers pyromanes, les mêmes erreurs produiront les mêmes effets tragiques », en référence à l’implication antérieure de l’Ouganda dans le conflit congolais. En 2009, lorsque Joseph Kabila a autorisé les forces de défense rwandaises à entrer dans le Nord et le Sud-Kivu pour mener des frappes ciblées contre les Forces démocratiques de libération du Rwanda (FDLR), cette décision s’est avérée extrêmement impopulaire. Elle a causé le déplacement de 900 000 personnes et provoqué la mobilisation des milices locales. 

Néanmoins, plusieurs députés de la zone concernée ont exprimé leur soutien à l’intervention ougandaise, et des sources sur le terrain suggèrent que beaucoup sont prêts à donner une chance à cette nouvelle initiative, ne serait-ce que parce qu’ils cherchent désespérément une solution à la violence.

QUELLES SONT LES ALTERNATIVES À CETTE OPÉRATION MILITAIRE ?

Toute stratégie anti-insurrectionnelle réussie devra être couplée à d’autres approches, notamment un plan de démobilisation, la reconstruction des infrastructures, l’aide au démarrage des agriculteurs et des petites entreprises, et la participation des communautés locales à toutes ces réformes. Cette approche globale existe déjà : c’est plus ou moins ce que le plan de stabilisation lancé par la Stratégie internationale de soutien à la sécurité et à la stabilisation (ISSSS) propose depuis 2015. Compte tenu des défis sécuritaires, cette stratégie – connue sous le nom « Ensemble pour Beni » – a dû attendre février 2019 pour être lancée, et n’a depuis lors que peu progressé en raison de l’épidémie d’Ebola qui a duré jusqu’en juin 2020, des violences et du manque de financement.

Le gouvernement ougandais utilise par ailleurs depuis longtemps l’amnistie comme moyen de convaincre les combattants de quitter les rébellions, notamment l’Armée de résistance du Seigneur. Selon le gouvernement, 28 000 personnes ont bénéficié d’une amnistie, y compris des membres de l’ADF. Une nouvelle politique nationale de justice transitionnelle a été adoptée en 2019, avec une approche plus nuancée à l’égard de l’amnistie. Les gouvernements du Congo et de l’Ouganda se sont rencontrés le mois dernier à Kampala pour discuter d’un plan de démobilisation commun. 

Qu’en est-il des négociations ? Bien sûr, cela serait controversé étant donné l’extrême brutalité du groupe. Mais, tout comme l’amnistie, il existe un précédent avec la LRA. Ces efforts peuvent souvent provoquer des conflits internes, et ne serait-il pas utile d’entendre ce que le groupe a à dire ? Ce qu’il veut ? Qui le représente ?

Une dernière option est celle des initiatives de déradicalisation, qui ont été présentées en Ouganda et dans d’autres pays d’Afrique de l’Est. La déradicalisation n’a pas toujours eu bonne réputation auprès des psychologues, qui préfèrent le terme « désengagement ». En effet, le terme déradicalisation évoque des approches discréditées de « déprogrammation » idéologique, ne reconnaissant pas que de nombreuses personnes quittent les organisations terroristes et rejettent la violence mais conservent nombre de leurs opinions radicales. En outre, il suppose que ce sont les convictions personnelles, et non les conditions socio-économiques, qui ont conduit à la radicalisation. Comme d’autres études l’ont montré, la propagation du salafisme et de l’extrémisme violent au sein des communautés musulmanes d’Afrique de l’Est a été causée et façonnée par l’exclusion sociale et la marginalisation. Comme l’a fait valoir Abdisaid Ali, un analyste de la région,« confronter l’extrémisme islamiste par des actions policières lourdes ou extrajudiciaires risque de se retourner contre nous en enflammant les clivages socio-économiques réels ou perçus et les récits d’exclusion utilisés par les groupes extrémistes violents ».

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